L’effondrement de l’empathie

Dans The Guardian du 16 février, Suzanne Moore nous prévient de l’effondrement de l’empathie. Maintenant, dit-elle, au lieu d’être dégoûtés par la pauvreté, nous sommes dégoûtés par les pauvres gens eux-mêmes.

 Suzanne Moore se réfère à l’émission « Panorama » (l’équivalent britannique d’Envoyé Spécial) diffusée sur BBC1 le 13 février et consacrée à la pauvreté aux Etats Unis. « Des gens vivent dans des tentes ou en sous-sol dans des égouts. Ces gens horribles, avec des ulcères, des hernies et de mauvaises dents, sont le revers du rêve américain. Les arbres poussent dans des bâtiments publics ou des usines abandonnées pendant que des candidats républicains claironnent sur des réductions d’impôts au profit des 1% de personnes possédant 25% de la richesse. Voir rejouer les Raisins de la Colère dans des paysages urbains post-apocalyptiques est effrayant. Il faut une forte dissonance cognitive pour sonner la trompette pour les riches alors que 47 millions de citoyens vivent dans des conditions proches de celles du monde en développement ».

 De fait, l’émission faisait peur, par la réalité qu’elle plaçait sous nos yeux : des gens vivant dans leur voiture ; des enfants avouant qu’il leur arrivait de se coucher sans dîner ; une foule de gens attendant dès quatre heures du matin que s’ouvre une consultation médicale gratuite dans un gymnase où des dizaines de généralistes, de dentistes et de chirurgiens reçoivent des patients sans presque aucun espace privé ; des gens vivant sous des tentes dans la boue ; et des politiciens républicains affirmant qu’on exagère beaucoup la réalité de la pauvreté et qu’il ne tient qu’aux pauvres de se prendre en mains et de réagir.

 C’est cela que dénonce Suzanne Moore : « tous ces gens sans espoir, d’où viennent-ils ? Il est, bien sûr, toujours possible de ne jamais réellement les voir, tant leur détresse est déprimante. Qui a besoin de les voir ? La pauvreté, nous dit-on souvent, n’est pas « réelle » parce que les gens ont des téléviseurs. L’érosion graduelle de l’empathie est le triomphe d’un climat économique dans lequel chacun, dépendant d’une drogue ou non, est personnellement responsable pour son manque de réussite. Les pauvres ne sont pas seulement des gens comme nous, mais avec moins d’argent : ils sont d’une espèce totalement différente. Leur pauvreté est un échec personnel. Ceci ne s’applique maintenant plus seulement à des individus mais à des pays entiers : regardez les Grecs ! A quoi pensaient-ils avec leurs retraites et leur salaire minimum ? Qu’ils étaient comme nous ? »

 L’apparition dans la campagne présidentielle française, de l’idée d’un référendum pour obliger les chômeurs à chercher activement du travail sous peine de perdre leurs allocations relève de cette idée que la pauvreté ne résulte pas d’une panne de « l’ascenseur social » mais d’un manque de volonté des pauvres eux-mêmes. Pour Suzanne Moore, nous nous habituons à être cruels. C’est une véritable faillite morale collective qui s’étale sous nos yeux et dont, par notre indifférence, nous sommes souvent complices.

 Photo BBC : personnes dormant dans leur voiture aux Etats-Unis.

Les Descendants

Le film « Les Descendants » nous montre George Clooney dans le rôle d’un homme au milieu de sa vie, dont le destin vacille.

 Matt King (George Clooney) est le descendant d’une grande famille d’Hawaï, propriétaires terriens depuis des générations. C’est de famille et de descendance qu’il s’agit. Elizabeth, la femme de Matt, est tombée dans un coma profond à la suite d’un accident de hors-bord. Le couple a deux filles, Alexandra (Shailene Woodley), 17 ans, et Scottie (Amara Miller), 10 ans. L’aînée est une adolescente révoltée qui se réfugie dans l’alcool et la drogue. Elle révèle à son père qu’Elizabeth avait un amant et était décidée à demander le divorce. Matt se sent coupable d’avoir privilégié son travail d’avocat à sa femme et ses filles, et il se rend compte du fossé qui s’est créé avec elles.

 Matt est le mandataire de la fiducie propriétaire, au nom de la famille, de la terre héritée des ancêtres. Un consensus s’est établi entre les cousins pour vendre cette terre à des promoteurs, ce qui rendra chacun d’entre eux millionnaire.

 Matt se sent intensément fragile et vulnérable. Avec ses filles, il part à la recherche de l’amant d’Elisabeth. Lorsqu’il parvient à le rencontrer, son objectif est tout sauf clair : s’agit-il de se venger de la tromperie en faisant s’effondrer le mariage de son rival, ou d’inciter ce dernier à rendre visite à Elizabeth sur son lit de mort, allant ainsi à la rencontre de ce qui aurait certainement été son désir intime ?

 Faut-il vendre le domaine ? Quand faut-il autoriser les médecins à débrancher les appareils qui maintiennent artificiellement Elizabeth en vie ? Comment renouer les fils avec Alexandra et Scottie ? Est-il possible de repartir, d’aller de l’avant malgré le deuil et les échecs d’avant le deuil ?

 Le film ne manque pas de qualités, mais je suis assez d’accord avec la critique de Peter Bradshaw dans The Guardian : « Les films précédents de Payne tournaient autour de ce qui arrive – aux hommes spécialement  – lorsque la fin de la vie est en vue, quand les buts et les aboutissements ne sont plus réalisables, et qu’il faut bien donner un sens à tout cela. Les Descendants porte en principe sur le même genre de choses, mais enveloppées dans une romantique couverture de confort ».

 La performance d’acteur de Clooney dans le rôle d’un homme déboussolé est très largement saluée, mais son image de superman rend sa crise existentielle finalement peu crédible, d’autant plus que tout autour de lui, y compris la toxicomanie de sa fille, semble fondre comme neige au soleil sous la chaleur de son amour paternel.

Un aspect intéressant du film est la découverte d’Hawaï comme un pays réel, habité par des gens qui ne sont pas en vacances. La bande sonore, composée de musiques hawaïennes, est belle.

 Photo du film « Les Descendants ».

Hommage à Klaus Nomi

Le Southbank Centre de Londres a produit le 11 février un concert de la compositrice autrichienne Olga Neuwirth, qui incluait un hommage au contre-ténor Klaus Nomi.

 Nous avions rencontré la personnalité de Klaus Nomi (1944 – 1983) dans l’exposition sur le post-modernisme. Son excès dans l’exubérance et la spectacularisation était présenté comme emblématique de l’esthétique des années soixante-dix. La compositrice autrichienne Olga Neuwirth, née en 1968, lui rend hommage avec une série de neuf chants directement inspirés de son œuvre. Ils sont interprétés au Queen Elisabeth Hall par le contre-ténor Andrew Watts et l’orchestre London Sinfonietta. On y retrouve l’esprit de Nomi, puisant son inspiration dans Purcell comme dans Marlene Dietrich et produisant une musique décalée et puissamment originale, avec l’objectif affiché de rendre le bizarre familier et vice-versa.

 Le concert s’ouvrait par « five daily miniatures », cinq courts chants inspirés de textes de Gertrude Klein. Le premier contact avec la voix d’Andrew Watts, si aigüe qu’il semble impossible qu’elle émane de son massif corps masculin, et avec le Sinfonietta Orchestra, expert dans l’art de rechercher jusque dans la mécanique d’un piano à queue des sonorités inouïes, provoque un fou-rire dans notre petit groupe, camouflé à grand peine dans les écharpes mais provoquant tout de même le regard courroucé et légitime de notre voisin.

 Le second morceau du programme était un concerto pour trompette et orchestre intitulé « …miramondo multiplo … » avec pour soliste Alistair Mackie. Comme l’hommage à Klaus Nomi, le concerto contient de multiples références, par exemple à Haendel ou Miles Davis. Mais c’est la richesse des sonorités qui frappe. En même temps qu’elle accomplissait sa formation musicale à Vienne, Olga Neuwirth étudiait l’électro-acoustique. Sa musique oscille de l’harmonieux au dissonant, comme la vie.

 La soirée consacrée par le Southbank Centre à Olga Neuwirth et, grâce à elle au souvenir de Klaus Nomi, nous a étonnés et envoûtés.

 Photo : Klaus Nomi.

Qu’est-ce qu’être Britannique en 2012 ?

A l’occasion du jubilée de la Reine Elisabeth II, Stephen Moss s’interroge dans The Guardian du 6 février sur ce que signifie être Britannique en 2012.

 Le journaliste a mené son enquête de Stratford, la banlieue populaire de l’est de Londres où se dérouleront les Jeux Olympiques. A Stratford upon Avon, la patrie de Shakespeare. Son voyage l’a emmené à Hastings, une bourgade maritime au sud-est de Londres, à Bradford, cité industrielle du nord de l’Angleterre, à Edimbourg et Pitlochry (Ecosse), dans le petit village d’Ottery St Mary dans le Devon (sud-ouest de l’Angleterre), à Caernarfon (ville du nord du Pays de Galles où le chômage est endémique), à Belfast (Irlande du Nord) et à Coventry (Midlands. Il a rencontré cent personnes, d’âges, ethnies, occupations professionnelles variés.

 Sa recherche sur l’identité britannique s’inscrivait dans le cadre de la célébration du jubilée de la Reine : la Grande Bretagne sur la quelle elle règne aujourd’hui est-elle la même que celle qui était au cœur d’un empire en 1952 ? La volonté du président du gouvernement écossais Alex Salmond de convoquer un référendum sur l’indépendance lui a donné une nouvelle actualité.

 Sa conclusion, c’est que ce n’est pas à l’Etat britannique que les gens sont le plus attachés mais à l’état d’esprit britannique, les valeurs que la « britannitude » (comme le dirait Ségolène Royal !) est censée contenir. « Quand j’interrogeais les gens sur ce qui comptait pour eux, peu mentionnaient la monarchie, l’armée, la BBC, le parlement ou quelque organe de l’état ; ils célébraient nos valeurs  – démocratie, liberté, égalité devant la loi, ouverture, tolérance, équité, justice. On les rattachait de manière répétée à l’essence de la « britannitude », ou peut-être de la nouvelle Grande Bretagne, parce que certaines de ces qualités n’étaient certainement pas en évidence dans le royaume marqué par les frontières de classe qui échut à la Reine Elisabeth II en  1952. La tolérance, l’ouverture et la diversité ont toutes émergé dans le dernier quart de siècle, et définissent maintenant notre société. Les jeunes – disons ceux de moins de 35 ans – ont embrassé les vertus d’une société tolérante, pas compliquée, multiraciale ; beaucoup de ceux au-dessus de 65 ans, spécialement dans les grandes viles, se sentent dépossédés, leur vieilles certitudes brisées ; ceux entre les deux essaient de surnager avec la marée ou au moins de garder leurs pensées pour eux-mêmes. Ce qui compte pour la génération d’après 1970 ce n’est pas la protection des institutions mais les valeurs.

 (…) Je suis resté avec des appréhensions quant au futur du Royaume Uni, mais sans aucun doute sur la capacité des gens qui vivent dans ces îles. Les jeunes, malgré tout ce qu’on dit de la génération perdue, ont entrain et foi en eux-mêmes alors que les vieux s’appuient sur leurs ronchonnements et leurs préjugés. J’eus une épiphanie au début de mon voyage alors que je regardais des dizaines de jeunes patineurs sur un anneau de glace alors que l’obscurité tombait sur un Westfield hivernal dans d’est londonien. Beaucoup de patineurs tombaient, aussi, mais ils se redressaient bien vite et avançaient sur la glace, riant et s’accrochant à leurs amis, sans crainte et avide d’apprendre. Les gens sont remarquables à un degré que les pays ne peuvent pas atteindre.

 Voici quelques verbatims de l’enquête :

 « Je suis fière de la Grande Bretagne à cause de son ouverture, de sa diversité et de sa créativité. Les bonnes manières ont peut-être décliné, mais quelque chose d’important a été gagné aussi. » Michelle Giovanni, enseignante, Stratford.

 « Mon papa vient de Tanzanie et ma maman vient d’Ouganda, bien que l’origine de leurs familles soit en Inde. Je me sens Anglais et je soutiens l’Angleterre au cricket et au rugby », Manish Gajjar, 40 ans, propriétaire d’une boutique de disques, Hastings.

 « Stratford upon Devon reçoit tant de visiteurs qu’on peut presque l’appeler multiculturelle. Je suis arrêtée par des touristes qui me demandent leur route tout le temps. Je devrais porter un badge. La plupart du temps, ils cherchent les toilettes ; Stratford manque terriblement de toilettes publiques. Mais c’est un endroit délicieux à vivre et les gens sont très amicaux. Je me sens très anglaise. En ce qui concerne les Ecossais et les Gallois, ils peuvent suivre leur voie. Ce qu’ils font ne me soucie pas. Je suis fière d’être anglaise. » Beryl French, 88 ans, retraitée.

 Photo « The Guardian » : une célébration traditionnelle de la noce royale de 2011 dans la rue.