Joyeux Noël 2011 !

Sur les pentes du volcan de la Fournaise, à l’Ile de la Réunion, la nature reprend ses droits après que la lave a brûlé et broyé la végétation sur son passage inexorable. Tout espoir de vie et de couleurs semblait enseveli sous une masse de roche grise. Pourtant, une petite plante réussit à s’accrocher, à prendre fragilement racine et à fleurir, petite tache rouge sur la surface sombre, scarifiée et boursouflée.

 Petite fleur rouge de la solidarité lorsque la crise financière incite aux replis frileux.

 Petite fleur rouge des résistants de Homs face à la grise dictature syrienne.

 Petite fleur rouge de la lutte pour le respect de l’environnement.

Petite fleur rouge de la résilience dans l’épreuve.

 Petite fleur rouge de Noël !

 Joyeux Noël à vous, lecteurs de « transhumances », et à ceux qui vous sont chers !

There But For The

 

“There but for the”, roman d’Ali Smith (Hamish Hamilton, 2011) est l’un des livres remarquables de l’année 2011. Son titre est les premiers mots d’une expression toute faite : « there but for the grace of God go I » (je ne vais là que par la grâce de Dieu). Il indique en lui-même l’esprit de l’ouvrage, dans lequel la trituration du langage tient une place de choix.

 Brooke Bayoude est une petite fille de 10 ans, délurée et « clever » (intelligente) au point de se définir comme « cleverist », consacrée à l’intelligence comme un « artist » se consacre à l’art. Elle tient sur un carnet Moleskine un journal intitulé « le fait est », où elle accumule des annotations sur les faits avérés qu’elle rencontre dans sa vie. Son cadre de vie est Greenwich, un faubourg de Londres en aval de la City sur la Tamise. Greenwich est un site extraordinaire. La ville est partagée par le méridien, une partie dans l’hémisphère ouest, une partie à l’est. Elle comporte un observatoire, qui permet de regarder les étoiles, ou bien de grossir des scènes de rue. Elle est traversée par les flots de la Tamise, mais aussi par les flots de l’histoire. Un tunnel piétonnier permet de se rendre dur l’autre rive à pieds secs. Un bateau musée, le Cutty Sark, a été détruit par un incendie mais est en cours de restauration.

 « Le fait est » qu’il se passe des choses extraordinaires à Greenwich. Brooke participe avec ses parents à un dîner chez les Lees. Parmi les convives se trouve Mark Palmer, qui a lui-même amené un homme qu’il connaît depuis quelques jours, Miles Garth. Au moment du dessert, Miles monte à l’étage et s’enferme dans la chambre d’amis. Lorsqu’à bout de patience, quelques semaines plus tard, ses hôtes involontaires finissent par parler à la presse, Miles se transforme en « Milo » et une véritable foule se rassemble sous la fenêtre close, attendant du mystérieux ermite un oracle ou une guérison. On monte des tentes, on vend des objets souvenirs.

 Ali Smith imagine une fable dans la veine du « Baron Perché » d’Italo Calvino, absurde et réjouissante. Mais la fable est aussi troublante. Alors que le Baron Perché était au centre du roman de Calvino, Garth est le point autour duquel se concentre la foule, mais il est comme absent. La fillette Brooke est présente tout au long du roman, mais elle ne le cristallise pas. Les personnages sont attachés les uns aux autres par des liens qui peuvent remonter à des dizaines d’années mais aucune structure ne les maintient ensemble et ils sont finalement très seuls.

 L’un des personnages du roman, Anna, vient de démissionner de son poste de travailleur social dans un centre d’accueil de travailleurs émigrés, Centre for Temporary Permanence. Elle était pourtant bien notée par ses supérieurs, qui jugeaient « qu’elle avait exactement la bonne attitude de présence absente ». C’est exactement l’attitude de Garth : il est bien là, dans la chambre d’amis, occupé à parcourir 3000 miles sur un vélo d’appartement immobile, mais s’il était absent, la foule pourrait tout aussi bien le croire présent.

 Les personnages du roman, Brooke en tête, jouent avec les mots : « Observatory » devient ainsi « Observe a Tory », Observe un Conservateur ! Lors de sa rencontre avec Mark, l’homme qui l’invitera au dîner chez les Lees, Miles Garth joue avec le mot « but », (mais) : « ce que j’aime particulièrement avec le mot « mais », maintenant que j’y pense, c’est qu’il vous emmène toujours sur une voie de traverse, et que là où il vous emmène est toujours intéressant ».

 Pendant le dîner que Garth quittera pour se cloîtrer dans la chambre d’amis, un convive parle du charme d’Internet : « son charme est une sorte de tromperie qui parle d’une nouvelle manière de se sentir seul, un semblant de plénitude mais en réalité un nouveau niveau de l’enfer de Dante, un cimetière rempli de zombies, plein de faux indices, de fausse beauté, faux pathos, de fausse douleur, les visages de marionnettes, hommes et femmes du monde entier occupés à se branler de site en site, une grande mer de bas fonds cachés. De plus en plus, le pressant dilemme humain : comment se frayer un chemin propre entre les obscénités. »

 Le roman  charrie les joies et les désespoirs de personnes que le langage réunit et sépare. Isolé pendant des mois dans la chambre d’amis, Miles Garth devenu Milo fait une cure de silence.

 

Balmoralité

La chaine de télévision britannique BBC4 vient de consacrer un documentaire au château royal de Balmoral, dans la région d’Aberdeen en Ecosse.

 Tel qu’il se présente actuellement, le château de Balmoral a été construit par la Reine Victoria et le Prince Albert en 1852. Victoria a laissé le souvenir d’une souveraine triste et austère. Jeune, elle était toute différente : enthousiaste, romantique, amoureuse de son mari Albert. Nous avions déjà rencontré sa trace au château d’Osborne sur l’Ile de Wight. Nourrie dès l’enfance des romans de l’Ecossais Walter Scott, elle épousa complètement une idée de l’Ecosse pure, non corrompue par la civilisation industrielle, pétrie des valeurs médiévales de chevalerie et de loyauté. Le couple royal s’employa à créer à Balmoral une sorte de paradis de conte de fées, au  point que le château semble dessiné par Walt Disney. Il est immergé dans un univers hostile de landes désertes balayées par les vents et la pluie glacés, parcourues de troupeaux de cerfs et traversées de rivières à truites.

 Il y a une éthique de Balmoral : celle d’une vie frugale au milieu de sujets simples et dévoués. La « Balmoralité » est un marqueur de la souveraine actuelle, Elizabeth II. Mais dans le passé, plusieurs personnalités royales ont raté le test de Balmoral. Edouard VIII, brièvement roi en 1936 avant de devoir abdiquer pour épouser une divorcée américaine, était un homme de la « jet-set » avant l’heure ; Balmoral lui était insupportable, et il fut impitoyablement rejeté par Balmoral. La même mésaventure advint à Diana Spencer, qui haïssait les pique-niques royaux et les promenades sous la pluie.

 La mort de Diana en 1997 illustra à l’extrême l’incompatibilité entre Londres branché, cosmopolite et financier et Balmoral,  ancré dans une Ecosse rurale, tournée vers le passé et largement fantasmée.

 Photo : château de Balmoral.

Christmas Party 2011

J’ai déjà évoqué dans « transhumances » la « Christmas Party » qui rassemble le personnel de notre entreprise pour un soir de fête à l’approche de Noël.

 Le « social committee » a choisi cette année de célébrer Noël au château de Hatfield, à une vingtaine de kilomètres de Watford. Le château fête en 2011 son cinq centième anniversaire, mais la grande salle dans laquelle nous dînons existait déjà lorsque la future reine Elizabeth I (1533 – 1603) passait son enfance à Hatfield. Une troupe de comédiens anime un dîner tout élisabéthain, avec le roi Henri VIII et la reine Elizabeth eux-mêmes présidant le festin.

 C’est la cinquième fois qu’en tant que « managing director », je prononce un bref discours. La Christmas Party est un moment fort : je célèbre la communauté vibrante que nous constituons, les personnalités qui vont prendre leur retraite, le respect que nous nous gagnons progressivement sur notre marché. Il y a un an, toute une équipe travaillait pour l’activité de factoring. La stratégie a changé, le factoring a été abandonné et l’équipe a peu à peu quitté l’entreprise. L’entreprise vit de l’énergie et de la chaleur de la communauté d’hommes et de femmes qui la constitue, mais elle ne cesse aussi d’aspirer et de refouler des personnes. Nous vivons d’autant plus intensément la magie de Noël, ici et maintenant, que le temps file entre nos doigts comme de l’eau de source.

 Photo de la grande salle de l’ancien château de Hatfield préparée pour une Christmas Party.