Edvard Munch à la Tate Modern

 

Edvard Munch, la jeune fille malade, 1907

La Tate Modern présente jusqu’au 14 octobre une exposition intitulée « Edvard Munch, The Modern Eye » (l’œil moderne).

 L’originalité de l’œuvre d’Edvard Munch (1863 – 1944) est qu’elle nait d’obsessions d’un homme mal dans sa peau et qui, loin de fuir son mal-être, a le courage de l’analyser en profondeur par l’expression artistique. « L’enfant malade » (1883), dont l’exposition de la Tate présente deux réélaborations plus tardives, dont l’une de 1907, est sa première œuvre maîtresse. Une jeune fille est assise dans son lit, redressée sur des coussins, et regarde vers la fenêtre. Un second personnage, une femme, est agenouillée auprès d’elle, désespérée, et lui tient la main. Les cheveux roux de la jeune fille semblent couler comme du sang, alors qu’une mèche reste collée sur l’oreiller. La jeune fille, c’est la sœur de Munch, de deux ans son aînée, morte de la tuberculose alors qu’il avait treize ans.

 Le dernier tableau de l’exposition le présente très âgé, coincé dans son atelier entre une horloge, qui symbolise le peu de temps qui lui reste à vivre, et un lit d’hôpital bariolé. Le peintre est debout, très droit dans l’obscurité, alors que les œuvres accrochées au mur en arrière-fond sont en plein lumière.

 Munch regarde en face la mort, la maladie, la déchéance morale de l’alcoolique qui s’oublie au point de faire feu sur un ami. Il les dépeint avec l’objectivité de sentiments violents qui prennent le spectateur aux tripes. Peu avant d’être hospitalisé, en 1908, pour une profonde dépression, il peint des dizaines de fois une jeune fille debout, nue, en train de pleurer. Victime d’une hémorragie dans son œil droit en 1933, angoissé à la perspective de devenir aveugle, il peint ce qu’il voit, en cachant son œil gauche pour que la représentation soit plus fidèle. S’analyser dans complaisance, encore et toujours.

 Les commissaires de l’exposition ont souhaité mettre en évidence l’influence de la photographie et du cinéma dans l’œuvre de Munch. Une salle intitulée « espace optique » établit un parallèle convainquant entre des films du début du cinéma montrant des foules avançant vers la caméra et des tableaux comme « ouvriers de retour à la maison » de 1913 – 1914. Mais les nombreux autoportraits, et surtout une salle projetant des films amateurs réalisés par Munch, auraient pu être absents sans que l’intérêt de l’exposition en souffrît.

 C’est la lucidité et le courage d’un homme souffrance, son entêtement à faire partager par la peinture son expérience existentielle qui rendent cette exposition magnifique.

Dernier auto-portrait d'Edvard Munch

Shakespeare : mettre le monde en scène

 

A Robben Island, Mandela annote "Jules César" de Shakespeare. Photo The Guardian

Le British Museum présente jusqu’au 25 novembre une exposition intitulée « Shakespeare ; Staging the world » (mettre le monde en scène).

 La pièce la plus émouvante de l’exposition est celle présentée aux visiteurs au moment de la quitter : un recueil des œuvres complètes de Shakespeare, introduite clandestinement à Robben Island. Les prisonniers avaient souligné le passage qu’ils préféraient. Nelson Mandela avait retenu le suivant, de la pièce Jules César : “Cowards die many times before their deaths/The valiant never taste of death but once.” Les lâches meurent plusieurs fois avant leur mort / le valeureux ne goûte la mort qu’une seule fois ».

 L’exposition a pour ambition de montrer les influences qui ont modelé la personnalité et l’œuvre de Shakespeare. Elle le fait à partir d’objets tels que des cartes géographiques, des tableaux, des sculptures, des accessoires de la vie quotidienne comme cet émouvant bonnet de laine obligatoirement porté par la plèbe ou des reliques, comme le reliquaire contenant la cornée d’un jésuite martyrisé.

 Elle évoque naturellement la vie bucolique de Stratford upon Avon et du Warwickshire, le comté d’origine du dramaturge. Mais c’est surtout Londres qui se trouve au centre de l’exposition, une ville qui comptait déjà 200.000 habitants, comprenant beaucoup d’immigrants (en particulier les protestants persécutés sur le Continent) et dotée d’un quartier, Southwark, où se pratiquait la prostitution, se montraient des ours attaqués par des chiens et se produisaient des spectacles avec une grande gamme de prix où l’on mangeait et l’on buvait. Londres devenait un port international important, au moment où Francis Drake entreprenait son tour du monde : que Shakespeare ait appelé son théâtre « The Globe » n’a rien de surprenant.

 L’actualité politique est sous-jacente à beaucoup de pièces de Shakespeare, sous le long règne d’Elizabeth I (1558 -1603) puis de James I (1603 – 1662). L’incertitude sur la succession dynastique, la guerre d’Irlande, les tentatives de coups d’Etat, la féroce répression des catholiques après le complot de Guy Fawkes, tout cela fournit un ample matériau aux pièces de Shakespeare, sous le déguisement du Moyen Age ou de l’antiquité romaine. L’intervention des sorcières dans Macbeth par exemple a elle-même une connotation historique : le roi James I était persuadé que la menace de naufrage qu’il avait vécu au cours d’un passage entre la Grande Bretagne et le Danemark était dû à un sort qu’on lui avait jeté.

 Dans plusieurs salles, des vidéos montrent des acteurs jouant des scènes de Shakespeare qui font écho aux influences que présentent les objets exposés. On comprend mieux, grâce à eux, comment l’art s’est élevé sur les épaules de l’histoire.

Portrait posthume de William Shakespeare

José-María Sert au Petit Palais

José-María Sert, les quatre saisons, l'Amérique, 1917 - 1919

Le Petit Palais présente, jusque demain dimanche 5 août, une superbe exposition consacrée au peintre et décorateur catalan José María Sert intitulée « le titan à l’œuvre ».

 Il y a un paradoxe en José-María Sert. De son vivant (1874 – 1945), il fut un artiste reconnu, un industriel de l’art recevant des commandes faramineuses des deux côtés de l’Atlantique, un homme du monde recevant à sa table des personnalités telles que Renoir, Toulouse Lautrec, Odilon Redon, Chanel, Ravel, Poulenc, Satie, Claudel. Il fut l’époux de deux femmes exceptionnelles, Misia Gobeska puis Roussadana Mdivani, qui lui ouvrirent les salons de Paris et de New York. Il est aujourd’hui tombé dans l’oubli, et comme le montre l’exposition du Petit Palais, injustement. Cela tient peut-être au fait que son art, d’immenses toiles conçues pour un contexte architectural particulier, s’apprécie mieux « in situ » que dans un musée. L’oubli s’explique aussi certainement par le positionnement politique de Sert, vivant confortablement à Paris pendant l’occupation allemande et fournissant au franquisme un hommage à ses martyrs en plein cœur de la Catalogne rebelle : les gigantesques toiles décorant la cathédrale de Vic.

 J’avais visité un client, charcutier industriel, à Vic il y a juste dix ans. Je me rappelle d’une ville, pittoresque mais fortement imprégnée d’une odeur d’abattoirs et de tannerie. La cathédrale a été incendiée au début de la guerre civile espagnole en 1936. Elle fut au cœur des préoccupations de Sert : il produisit un premier projet de décor gigantesque avant la première guerre mondiale, qu’il dut abandonner faute de fonds. Il réalisa un second projet qui fut installé en 1927 – 1929 mais fut détruit dans l’incendie. Les toiles conservées actuellement dans la cathédrale : elles furent installées en 1945, peu avant la mort de l’artiste.

 José-María Sert admirait les toiles des peintres vénitiens, en particulier Tiepolo. Ses monumentales installations en conservent le souffle baroque, le contraste des couleurs, la théâtralité. Il avait développé une technique propre. Il travaillait en studio, sur la base de photographies ou de mannequins articulés qui lui donnaient plus de flexibilité que des modèles vivants. Il présentait ses projets aux acheteurs sous la forme de maquettes en trois dimensions, dont certaines, magnifiques, sont présentées au Petit Palais. Les œuvres étaient ensuite ramenées à une série de carreaux et réalisées sur place par des exécutants.

 L’exposition du Petit Palais a constitué pour moi une découverte. Il faut aussi souligner que les collections permanentes du musée, dont l’accès est gratuit, sont d’un grand intérêt, et présentées dans un cadre superbe.

José-María Sert, les noces de Camacho, pour le Wadorf Astoria, 1931

British Library

British Library, extrait du journal de notes de William Blake

La Bibliothèque Nationale britannique, British Library, est l’une des plus importantes au monde.

 La British Library occupe un bâtiment ultramoderne près de la gare de St Pancras, construit en 1997. C’est l’une des toute premières bibliothèques au monde. Elle conserve 14 millions de livres et gère 3 millions d’entrées nouvelles chaque année, qui occupent près de 10km de rayonnage.

 La Bibliothèque présente une somptueuse collection permanente, dont l’accès est gratuit. On y admire des volumes enluminés, des Bibles et des Corans anciens, des cartes géographiques remontant jusqu’au Moyen Âge, des manuscrits de livres qui ont marqué l’histoire. Une salle est consacrée à la Carat Magna de 1215. Au milieu d’un fatras de dispositions organisant la société féodale, la charte contient trois dispositions qui n’ont jamais été abrogées, et notamment le droit d’être jugé en application de la loi, et non de la seule volonté du souverain.

 La British Library présente actuellement une exposition intitulée « Writing Britain : Wastelands to Wonderlands », « Ecrire la Grande Bretagne : de la terre souillée à la terre des merveilles ». Elle est organisée par thèmes : les rêves ruraux, les sombres usines sataniques, les endroits sauvages, les faubourgs, Londres, les lacs, rivières, canaux et littoraux. Chaque thème est illustré par des romans ou des poèmes, présentés dans des éditions d’époque ou sous forme de bande  enregistrée.

 Le sous-titre de l’exposition est une phrase de William Blake (1757 – 1827) : « Jérusalem a-t-elle été construite ici, parmi ces sombres usines sataniques ? » Blake était un personnage hors du commun, poète, peintre, imprimeur,  créatif hors pair, il a préfiguré le courant romantique en Grande Bretagne et en Europe.

British Library, Lewis Carroll, Alice au Pays des Merveilles