Equador

Après Livro de José Luís Peixoto et pour rester dans la veine littéraire portugaise, voici ma note de lecture de Equador (Equateur) de roman de Miguel Sousa Tavares (Oficina do Livro, 2003).

 Lisbonne, décembre 1905. Luís Bernardo Valença, 37 ans, célibataire, mène une vie dilettante entre la Compagnie Insulaire de Navigation héritée de son père mais qui ne l’occupe pas vraiment, ses conquêtes féminines éphémères et les dîners en ville, dont l’indispensable dîner hebdomadaire du club de l’Hôtel Central, exclusivement masculin.

 Dans un quotidien, il a écrit un article où il préconise une redéfinition de la politique coloniale du Portugal. Les droits des pays colonisateurs furent dans une première phase fondés sur la découverte de territoires nouveaux. Dans une conjoncture d’exaspération de la concurrence entre Etats et entre entreprises, ces droits ne peuvent désormais dériver que d’une mission civilisatrice, dont la pierre de touche est l’abolition de fait, et non seulement de droit, de l’esclavage. C’est précisément cet article qui a attiré l’attention du roi Don Carlos, et l’a amené à convoquer Luís. Le roi le prend au mot et le presse d’accepter la responsabilité de Gouverneur des Iles de São Tome (dans l’Atlantique au large du Gabon) et de Principe. L’Empire Britannique va y envoyer un Consul pour vérifier sur place que la main d’œuvre angolaise utilisée dans les plantations de cacao est libre et informée de ses droits, notamment de son droit au retour.

 A contrecœur, par devoir et aussi pour fuir Matilde, une femme mariée avec qui il vient de vivre une relation passionnée mais sans avenir, il accepte le défi. Sur place, il se heurte á l’hostilité croissante des planteurs et d’une partie de sa propre administration, bien résolus à ce que rien ne change, retranchés derrière la fiction d’une main d’œuvre travaillant de son plein gré, bénéficiant de conditions de logement, de nourriture et de santé meilleures que dans les colonies anglaises, décidée à rester à São Tome plutôt que de retourner à la vie sauvage en Angola. Le Gouverneur ne se contente pas de prêcher dans son Palais. Il s’invite au Tribunal et prend la défense de deux noirs accusés d’avoir fui leur plantation : pourquoi ont-ils fui des conditions « idylliques » ? demande-t-il. Au lieu de réprimer dans le sang une révolte à Principe, il négocie avec les mutins et obtient pacifiquement leur reddition. Sa solitude se fait de plus en plus pesante et angoissante.

 Le Consul que la Couronne Britannique envoie à São Tome est David Jameson, un fonctionnaire brillant, passionné par l’Inde, polyglotte, qui a été à moins de trente ans Gouverneur du nouvel Etat d’Assam et du Bengale du Nord-Ouest, qui comptait plus de trente millions d’habitants de plusieurs ethnies et religions. David avait pleinement réussi sa mission de faire fonctionner de manière harmonieuse cette potentielle pétaudière. Mais il tombe par sa passion du jeu et est envoyé en punition à un poste que personne ne veut occuper. D’emblée, Luís et David deviennent amis.

 Ann, la femme de David, l’a accompagné dans sa disgrâce. « Sa beauté était douce comme un matin du Hertfordshire, lumineuse comme un crépuscule dans le Rajasthan. Elle avait un sourire et des traits d’adolescente, un corps de femelle fertile prête à être cueillie, des yeux verts humides de femme sans époque et sans mode ». Ann considère que sa promesse de ne pas abandonner David dans son exil lui donne le droit de se comporter en femme libre. La beauté de cette jeune femme intelligence, son élégance et son magnétisme dans les réceptions mondaines de la colonie, ensorcellent Luís Bernardo qui en tombe fou amoureux.  Il est dans un étau : les planteurs prétendent qu’à cause de cet amour adultérin, il a pris fait et cause pour l’ennemi anglais. Rien n’a bougé dans les esprits : au terme des contrats quinquennaux de travail, seules quelques dizaines d’ouvriers sont rapatriés dans leur pays d’origine. La mission du Gouverneur est un échec. Il pense s’enfuir avec Ann, mais celle-ci se dérobe.

 Le 1er février 1908, le roi Carlos et le Prince héritier Luís Felipe, qui avait visité São Tome dans l’allégresse quelques semaines auparavant, sont assassinés. La République est proclamée quelques semaines plus tard.

 Transhumances avait rendu compte le 19 décembre de Rio das Flores, autre roman de Miguel Sousa Tavares.

Livro

Livro (livre) est un roman du jeune écrivain portugais José Luís Peixoto publié par Quetzal en 2010, dont le cadre est l’émigration portugaise en France.

 Peixoto rappelle qu’entre 1960 et 1974, près d’un million et demi de Portugais émigrèrent pour la France.

 Né de père inconnu dans un village reculé du Portugal, Ilídiu est abandonné par sa mère à l’âge de six ans et recueilli par Josué, un maçon ami de celle-ci. Lorsque devenu jeune adulte il est confronté par la soudaine disparition pour la France d’Adelaide, l’amour de sa vie, il tente l’aventure pour tenter de la retrouver. Adelaide vivait au village sous la coupe de la vieille Lubélia. Celle-ci a sombré dans la folie lorsque, toute jeune, sa famille s’est opposée à sa relation avec l’homme qu’elle aimait et qu’elle a perdu l’enfant qu’elle attendait de lui. Lubélia ne supporte pas que d’autres puissent être heureux. C’est elle qui a organisé la déportation d’Adelaide en France ; c’est elle qui, profitant de son statut de buraliste, interceptera les lettres d’amour désespérées d’Ilídiu.

 En 1964 donc, Ilídiu part pour la France, accompagné par son ami Cosme, un étudiant qui fuit la conscription. Sans presque aucun argent en poche, menacés par les contrôles policiers et rackettés par des aigrefins, leur voyage tourne à la tribulation. Ilídiu ne réussira pas à nouer le contact avec Adelaide. Celle-ci finit par épouser un révolutionnaire aigri et égoïste, Constantino.

 A partir de la révolution de 1974, les Portugais reviennent au pays, dans un premier temps pour des vacances. La rencontre d’Ilídiu et d’Adelaide est fugace et féconde. Adelaide met au monde un garçon qu’elle prénomme Livro (Livre), un nom qui n’est ni français ni portugais mais qui parle de son histoire personnelle. Lorsqu’il lui avait déclaré son amour, dix ans plus tôt, Ilídiu lui avait laissé en cadeau le livre que sa mère avait laissé entre ses mains le jour de son abandon.

 En 2008, la mère et le fils s’installent définitivement au village, après avoir laissé dans une maison de retraite Constantino devenu sénile. Lubélia, Josué et Galopim, l’ami d’enfance, sont morts. Adelaide et Ilídiu se trouvent face à face. La flamme de leur amour a-t-elle résisté à 44 ans de séparation ?

 J’ai eu plaisir à lire ce livre écrit dans la magnifique langue portugaise dans un style très personnel qui donne une grande profondeur humaine aux personnages. Ceux-ci souffrent, aiment, sont déchirés, perdent espoir et le retrouvent. Ils vivent dans un Portugal arriéré et dans une France qui connait ses Trente Glorieuses et doivent s’inventer une identité intégrant les deux cultures. Ils parlent à la maison la langue de Camoes mais écoutent les disques d’Adamo et de Johnny.

 « A mãe posou ou livro nas maõs do filho ». La mère d’Ilídiu posa le livre dans les mains de son fils en 1948, au moment de l’abandonner entre les mains de Josué. Soixante ans plus tard, c’est à Adelaide de faire ce geste à l’égard de son fils. L’histoire se répète et est souvent un tragique  « voyage au bout de la nuit », selon l’ouvrage préféré de Livro. Pourtant, cette histoire reste toujours à écrire, le livre reste ouvert.

 Né en 1974, José Luís Peixoto est licencié en langues et littératures modernes, anglaise et allemande, mais « Livro » démontre aussi une profonde connaissance de la culture française. Il a publié sept romans et trois recueils de poèmes.

Rêve de plage

 

Sur la plage de Carcans (Gironde). Photo "transhumances"

 Etendu sur ma serviette sur le sable, je savoure chaque minute de ce soleil qui sèche ma peau. Après l’effort du parcours à bicyclette dans les dunes, après l’excitation du bain dans les vagues, c’est un moment de pur bonheur.

 Je ferme les yeux.

 Le son de l’océan me parvient, mêlé à des bribes de conversations. L’intensité sonore fluctue comme une houle, en fonction de la proximité des personnes, du souffle de la brise et des balancements de mon esprit entre l’acuité et le sommeil.

 Les mots les plus simples, « crème solaire », « soif », « se baigner » prennent une couleur différente selon qu’ils sont prononcés par un enfant, un homme âgé ou une jeune femme que l’on devine jolie.

 La violence des mots : « petit imbécile, tu mérites une taloche », et la gifle qui claque. La tendresse des mots : « je t’aime. » L’anxiété : « retrouverai-je du travail à la rentrée ? » La joie : « comme nous sommes bien, tous ensemble ! » 

Jubilympics

Cérémonie d'ouverture des JO. Hommage au NHS, Photo The Guardian.

A l’occasion des Jeux Olympiques, la Grande Bretagne se présente au monde comme elle est et non comme elle était.

Dans un article de The Guardian du 27 juillet intitulé « il est temps de découvrir qui nous sommes », Jonathan Friedland explique comment les Jeux Olympiques  révèlent une Grande Bretagne fière de son identité, assumant pleinement son passé et se projetant dans l’avenir. Il cite David Cameron : « j’aime la Grande Bretagne comme elle est, non comme elle était ». Ce qu’elle est,  c’est une société multiraciale avec une forte pénétration de l’Internet, mais aussi un pays reposant sur des institutions ancrées dans l’histoire. La cérémonie d’ouverture en a cité plusieurs : la monarchie bien sûr, mais aussi le service national de santé (NHS) et bien d’autres. Nous vivons une année de « Jubilympics », un peuple entier communiant dans la célébration de 60 ans de règne (le Jubilée) et l’accueil de plus de deux cents nations pour les Jeux Olympiques (Olympics).

 Pendant 70 jours, la flamme olympique est passée de main en main partout dans le pays dans un climat d’intense ferveur. Des millions de personnes sont venues la saluer. Des milliers de porteurs se sont relayés, de tous âges, races, conditions sociales et physiques. Lorsque la flamme a traversé les quartiers ravagés l’an dernier par les émeutes, les policiers ont été applaudis.

 La cérémonie d’ouverture mise en scène par Danny Boyle a révélé l’image d’un pays fier et, malgré la récession et le chômage, vraiment heureux. La scène qui m’a le plus ému est le ballet effectué par des personnels du service national de santé autour de 300 lits en hommage à l’hôpital de Great Ormond Street pour les enfants malades. Danny Boyle a ainsi placé la médecine gratuite pour tous parmi les institutions fondatrices de la Grande Bretagne moderne ; il a aussi produit une scène d’une immense poésie, avec l’évocation des démons venant tourmenter les enfants à l’heure du sommeil. JK Rowling, l’auteure de Harry Potter, lut les premières lignes de Peter Pan.

 L’Angleterre bucolique qui occupe le stade au début de la cérémonie est bientôt ravagée par la furie de la révolution industrielle. On lit un passage de la Tempête de Shakespeare : « n’ayez pas peur, l’île est pleine de bruit ». La fureur des fonderies, l’excitation des capitalistes en chapeau haut de forme, le travail exténuant des ouvriers produisent les anneaux olympiques. Dans une scène évoquant Slumdog Millionnaire, deux jeunes se trouvent sur fond de téléphones portables et de sites de rencontre.

 La création de Danny Boyle a naturellement fait place à l’humour (anglais). Nous assistâmes au parachutage de la Reine elle-même accompagnée de James Bond sur le stade olympique ; Rowan Atkinson (Mr Bean) joua le rôle d’un musicien s’ennuyant à mourir dans un grand orchestre symphonique interprétant les Chariots de Feu.

 Le spectacle fit place aux héros de la Grande Bretagne d’aujourd’hui, comme Bradley Wiggins, David Beckham ou Paul McCartney. Il donna aussi un rôle de choix aux héros inconnus qui, jour après jour, luttent aux prises avec leur handicap : l’hymne national fut chanté a capella par le chœur Kaos des enfants sourds.

 A quelques semaines de quitter la Grande Bretagne, je vois dans « Jubilympics » l’expression enthousiaste de l’identité d’un peuple que j’aime. Les lendemains de fête donnent souvent la langue de bois, mais ce qui s’est manifesté ici inspire confiance dans l’avenir.

Doreen Lawrence porte la flamme olympique pendant le relais de 70 jours. The Guardian.